La traduction en 10 questions

15 février 2014 10 commentaires

Tu rêves de devenir traducteur ? (Quelle drôle d’idée !) Tu t’imagines déjà étudier d’antiques manuscrits à la lumière vacillante d’une bougie, dangereusement posée en équilibre sur des piles incertaines de livres séculaires, un crâne dans le coin de ton bonheur-du-jour en bois vermoulu pour faire staïl ?

Sache que la vérité n’est peut-être pas si éloignée.

Au travers de ce blog et de mes activités à la Société française des traducteurs, j’ai eu l’occasion de répondre à de nombreux jeunes gens s’interrogeant sur leur avenir et sur le métier de traducteur.

C’est pour eux, pour toi, que j’ai rédigé cet article. Tu y trouveras les réponses aux 10 questions que l’on me pose le plus souvent (et un bonus) (gratos) (ne me remercie pas). Si tu en as d’autres, n’hésite pas à jeter un œil à mes FAQ ou à me contacter directement. Et si t’es flemmard (welcome to my world), tu trouveras une liste des questions pour directement passer à celle qui t’intéresse et une réponse courte en fin de tirade.

La traduction en 10 questions :
1. La traduction, c’est quoi ?
2. Oui, mais l’interprétation ?
3. Super, alors comment je deviens traducteur ? Un diplôme de traducteur, c’est indispensable ?
4. Quelles sont les qualités pour devenir traducteur ?
5. Est-ce que je trouverai facilement un emploi en traduction ?
6. Et donc je les trouve comment, ces clients ?
7. Et on traduit quoi, quand on est traducteur professionnel ?
8. Ouais bof, moi c’est Harry Potter 18 et la Plume impotente du Grimoire célestin que je veux traduire. Je commence quand ?
9. Et euh, comment dire, ça touche des pépètes un traducteur ?
10. Mettons. Alors je dois facturer combien pour m’acheter un château en Espagne ?
Question bonus

 

1. La traduction, c’est quoi ?

Ah, vaste question, sur laquelle bien des spécialistes se sont cassé les dents. Mais dans le cas qui nous intéresse, et pour faire simple, voici la définition du Robert :

Traduire (verbe transitif du latin traducere, « faire passer ») : Faire que ce qui était énoncé dans une langue naturelle le soit dans une autre, en tendant à l’équivalence sémantique et expressive des deux énoncés.

Short answer : t’as un texte en anglais, ton job est de le réécrire en français. C’est tout.

2. Oui, mais l’interprétation ?

L’interprétation et la traduction sont deux branches d’un processus similaire : faire passer un message d’une langue vers une autre. La différence principale, c’est que la traduction concerne les textes écrits et l’interprétation concerne l’oral. Pas besoin d’entrer davantage dans les détails pour le moment.
BTW, si tu dis « interprétariat », t’es has been. Cherche pas, c’est comme ça.

Short answer : traduction = écrit, interprétation = oral.

3. Super, alors comment je deviens traducteur ? Un diplôme de traducteur, c’est indispensable ?

Je serais tenté de dire l’on peut arriver à la traduction par tous les chemins. Ou presque. Si la formation en traduction est le parcours le plus naturel et le plus direct, puisqu’il permet d’acquérir de solides bases pratiques et théoriques du métier, ce n’est bien évidemment pas le seul moyen.
Tu dois savoir que la traduction n’étant pas une profession réglementée, tout le monde peut se proclamer traducteur, avec ou sans connaissances adéquates.De nombreux traducteurs professionnels le deviennent toutefois après plusieurs années d’expérience dans un autre domaine (en tant que juriste, ingénieur, économiste) et en possédant d’excellentes connaissances linguistiques. Ils apprennent ensuite les subtilités de la traduction sur le tas et grâce aux formations de la Société française des traducteurs par exemple.

Short answer : une école de traduction c’est bien, mais pas obligatoire.

4. Quelles sont les qualités pour devenir traducteur ?

Les langues, forcément les langues. Mais est-ce vraiment le plus important ?
Plus que les langues étrangères, c’est TA langue le plus important. Non, pas ton organe rose et baveux, ta langue familiale et familière, celle avec laquelle tu as grandi, dont tu connais les rouages, les pièges, le goût, la couleur (certes, c’est aussi le cas pour ton bout de viande lingual).
Il y a des chances que la traduction t’amène à aborder des sujets radicalement différents du jour au lendemain, ou encore à pénétrer dans les arcanes impénétrables d’un domaine de niche. C’est pourquoi tu devras être minutieux, patient et curieux. Tu vas passer ton temps à écrire, le minimum est donc d’avoir un peu de style, de rigueur et d’une connaissance approfondie de ta langue. Mais la traduction professionnelle reste une activité professionnelle et lucrative, tu devras donc également faire preuve d’efficacité, de sérieux, de sens commercial.

Short answer : si tu causes bien la France et que tu pourrais vendre un dictionnaire à Nabilla, t’es tout bon.

Translating Prohibited

(c) Eva Ekeblad, Flickr

5. Est-ce que je trouverai facilement un emploi en traduction ?

Oui et non. Un emploi salarié, c’est possible mais difficile. Les grands recruteurs restent les organisations internationales qui recherchent l’excellence. Les places sont rares et demandées. Restent les agences de traduction et quelques entreprises. Là encore, c’est marginal, mais possible.
Le gros des traducteurs (qui risquent de devenir de gros traducteurs s’ils ne bougent pas assez) travaillent en indépendants (on dit aussi libéral ou libre, mercenaire, free-lance ou franc-tireur mais pas tir au flanc). Ils Nous travaillons chez nous ou dans un bureau, seul ou à plusieurs. Nous avons nos propres habitudes, nos règles, nos horaires. Pas de transports en commun, pas de chemises bien repassées, pas de supérieur. Mais le client est roi.
C’est pour ça que tu dois savoir te vendre : ce sera à toi de trouver tes clients, d’aller démarcher et de prouver qu’ils peuvent te faire confiance.

Short answer : pourquoi être salarié quand on peut être libre en libéral ?

6. Et donc je les trouve comment, ces clients ?

L’éternelle question : trouver ses premiers clients. Il n’y a pas de réponse absolue, ça se saurait. Ça va dépendre de tes domaines de travail et des tes langues, pour commencer, et puis de tes relations. Si tu es fraîchement diplômé, parles-en à tes professeurs et tes potes de promo qui peuvent avoir des pistes. Participe aux rencontres de traducteurs (comme les Matinales de la SFT) ou aux associations d’anciens élèves. Va dans les Salons professionnels, sois présent sur Internet (Viadeo, Linkedin [que tu ne prononceras jamais, au grand jamais, « line kédine » !] ou avec ton propre site), épluche le Web. Sois à l’affût de la moindre opportunité, comme un renard. Force le destin.
Voici une petite marche à suivre que j’ai appliquée à mes débuts :

  1. Fais un travail d’introspection pour identifier ce que tu voudrais idéalement faire et pour qui.
  2. Identifie les acteurs susceptibles d’avoir des traductions à faire dans ces domaines : agences de traduction, entreprises, revues et maisons d’édition spécialisées, organisations internationales, sites Internet…
  3. Identifie ensuite les personnes responsables de ces traductions : chef de projet, service communication, presse ou relations extérieures, éditeur, rédacteur en chef…
  4. Contacte-les avec une lettre personnalisée, professionnelle et adaptée.
  5. Relance par téléphone au bout de 2-3 semaines si tu n’as pas eu de réponse.
  6. Fais un suivi de tes démarches, comme un tableau Excel, où tu notes l’organisme, le nom du contact, ses coordonnées, la date de ta démarche et le résultat. Ça t’évitera de t’afficher en contactant six fois la même personne en six jours.

Tu te démènes depuis deux mois et tu manges toujours des pâtes nature ? Pas d’inquiétude, on dit qu’il faut au moins un an pour se lancer en indépendant et commencer à avoir des revenus corrects et à peu près stables. Les premiers temps pourraient donc être durs, c’est pourquoi il est toujours préférable d’avoir un petit matelas financier (ou des allocs, tant qu’à faire).
Et ne va pas croire que tu seras tranquille une fois que tu auras deux clients. Les clients, ça va, ça vient (on préfère quand ça vient). La prospection fait partie du travail d’indépendant, comme la comptabilité et la paperasse.

Short answer : Cherche. Partout. Tout le temps.

7. Et on traduit quoi, quand on est traducteur professionnel ?

De tout ! C’est la beauté du métier. Fais un saut sur ma page d’accueil ou mon portfolio pour te faire idée de mes domaines de compétence : sport, sciences et vie, art, puériculture, gastronomie, guides de voyage… On peut traduire de tout.
Il existe toutefois plusieurs « grandes familles » poreuses :

  • la traduction technique : un vaste ensemble qui regroupe les modes d’emploi d’une tondeuse ou de la mallette nucléaire, le fonctionnement d’une IRM ou les rapports de l’Union européenne sur la pêche en eaux profondes. Tout ce qui nécessite un minimum de recherches pour comprendre, en gros.
  • la traduction économique et financière : rapports d’activités de multinationales, communication d’entreprise, etc. Lis les pages éco du Monde, tu verras de quoi il retourne.
  • la traduction juridique : contrats, procès et procédures, droit…
  • la traduction éditoriale : j’entends par là tous les textes pas trop techniques, accessibles au grand public : articles d’actualité, communiqués de presse, supports de communication
  • la traduction d’édition et littéraire : il s’agit de traduire des livres pratiques, de cuisine, de jardinage, des biographies, des romans, des nouvelles ou des essais…
  • la traduction audiovisuelle : il s’agit principalement de sous-titrage et de doublage de films et d’émissions.

Je disais que ces familles sont poreuses : il va de soi qu’un livre ou qu’un film peut être particulièrement technique et inversement. Un roman peut décrire en détail le fonctionnement d’une tondeuse à gazon et un mode d’emploi peut faire dans la prose élégante.
Les traducteurs professionnels sont souvent spécialisés, mais cela ne les empêchent pas de sortir de leur zone de confort et de marcher sur les plates-bandes donner un coup de main à des confrères.

Short answer : d’où l’importance d’être curieux.

8. Ouais bof, moi c’est Harry Potter 18 et la Plume impotente du Grimoire célestin que je veux traduire. Je commence quand ?

Pas demain. D’une part, parce qu’avec un titre pareil, ça ne se vendra jamais. D’autre part, parce que la traduction littéraire n’est ni le secteur le plus rémunérateur ni le plus facile d’accès. Et encore, la France est bien lotie. Mais si tu copines au Café des éditeurs, tu arriveras peut-être à décrocher un contrat et entrer dans la spirale.

Short answer : accroche-toi

9. Et euh, comment dire, ça touche des pépètes un traducteur ?

Là encore, on trouve de tout. Les salariés des organisations internationales gagnent – très – bien leur vie, mais ce n’est pas la majorité des traducteurs. En agence, un débutant peut espérer un peu plus que le SMIC, mais pas des montagnes d’or. En indépendant, par contre, les revenus sont pratiquement sans limites… basse ou haute. Une période creuse peut être proche du néant (tu en perdras tes cheveux, crois-moi). Mais si tu te débrouilles bien et que tu n’as pas peur de trimer, tu peux avoir un chiffre d’affaires à six chiffres (oui, il faut la deuxième main pour compter).

Short answer : oui, furtivement, avant de les reverser à l’URSSAF et la CIPAV.

10. Mettons. Alors je dois facturer combien pour m’acheter un château ?

Va voir de l’autre côté des Pyrénées si y’en a. Et prépare toi à en taper, des mots.
Quand on se lance dans la traduction, on est tenté d’accepter des tarifs bas dans l’espoir de mettre une noix de beurre dans ses pâtes natures. Mais c’est le début de la spirale infernale : tu seras alors obligé de bosser comme un dératé pour espérer finir le mois avec un revenu décent, tu n’auras pas le temps de respirer et encore moins de chercher des clients qui payent mieux (et ils existent). Tu finiras tout seul comme un pauvre ermite recroquevillé sur son clavier, aigri, malheureux et haï des autres traducteurs. C’est ça que tu veux ? Bon.
Alors résiste à la tentation de travailler pour du beurre. C’est combien le beurre ? Pas facile de donner une idée, mais à moins de 8 centimes du mot, un chaton meurt écrasé par le poids des mots que tu devras traduire pour gagner ta vie.
Tu peux t’inspirer des tarifs moyens que tu trouveras dans les enquêtes de la SFT par exemple ou sur les sites des confrères ; regarde cette page pour plus d’infos. En gros, la moyenne de l’anglais au français se situe entre 0,12 € et 0,15 €. À 0,10 €, c’est déjà un peu bas (mais acceptable selon les situations). Au-delà de 0,15 €, ça commence à être intéressant (et technique). Et les prix peuvent monter à 0,20 €, voire bien plus selon les contextes et les langues.
Ah oui, je ne t’ai pas dit : en traduction technique (en France), on facture au mot. Plus d’info dans la réponse courte, là :

Short answer : Jette un œil à cette page (avec en plus des conseils pour bien commencer en bas de page)

Question bonus : combien de traducteurs faut-il pour changer une ampoule ?

Ça dépend du contexte.
(Tu comprendras plus tard)

bulb

(c) Jason Cartwright, Flickr

 

10 réflexions au sujet de « La traduction en 10 questions »

  1. Aurélien

    Merci pour ce billet… Je me suis bien marré (peu étonnant quand on connaît le talent de l’auteur), mais c’est surtout un excellent Q&A sur le métier de la traduction pour les futurs aspirants !
    Même si j’ai appris au passage que j’étais has been sur « l’interprétariat »…

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  2. Ping : In the jungle, the mighty jungle… | Ma langue au chat

  3. Amal Translation

    Un billet mordant et plein d’humour! Merci d’éclairer l’ampoule de ceux qui ne voient pas clair dans l’univers de la traduction!

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  4. Cécile

    Merci merci pour ces infos! Notamment pour se faire une idée des tarifs pask’évidemment quand on débute et qu’on a pas le diplôme avec l’intitulé exact, ben on a un peu peur de viser trop haut…

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  5. Charlotte

    Bonjour et merci pour ce billet qui m’a bien fait rire dès le matin !
    Je me lance tout juste en tant que traductrice freelance et pars tous les jours à la quête de blogs sympas pour y trouver des conseils, des astuces (et du courage).
    Je rajoute donc le votre à mes favoris !

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  6. Jean-Paul

    bonjour,
    pour rechercher des clients vous conseillez de contacter les clients potentiels par une lettre. Parlez-vous d’email ou bien de lettre classique ? merci bien cordialement

    Répondre
    1. Laurent Laget Auteur de l’article

      Bonjour Jean-Paul,

      Pour répondre en deux mots : tout dépend des clients. De manière générale, aujourd’hui, l’email est la meilleure solution. Mais certains donneurs d’ordre, et je pense notamment aux maisons d’édition, apprécient encore être démarchés par lettre. Je précise qu’il s’agit toutefois de cas exceptionnels, même les éditeurs ont adopté l’email, mais il peut arriver que certains fassent de la résistance.

      Et puis, tout dépend aussi du secteur que vous démarchez : si vous contactez des entreprises qui travaillent dans les nouvelles technologies, la question ne se pose même pas !

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