Des mots à foison

29 janvier 2009 3 commentaires

Dans les commentaires de mon message précédent, TTT a soulevé plusieurs questions intéressantes, notamment au sujet de ce fameux coefficient de foisonnement (j’ai croisé également le terme « étoffement »). Le site de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) nous propose cette définition :

Foisonnement (coefficient de) : Il s’agit du pourcentage d’augmentation (ou de réduction) que présentera le texte une fois traduit. Il dépend de la langue à traduire, à titre indicatif, il est environ de +10% pour l’anglais, dépasse les +20% pour l’allemand, est faible pour l’italien. Plus le texte est technique, plus le coefficient risque d’être élevé.

Pour illustrer ces propos, prenons un texte source anglais de 500 mots. Sa traduction en français comportera vraisemblablement plus de mots, environ 550-600. Un simple exemple : please se traduit (entres autres) par « s’il vous plait », soit trois mots selon le compteur de Word. Par ailleurs, la plupart des mots composés anglais sont souvent attachés directement, sans trait d’union, du fait de la grande souplesse de la langue. Ainsi, des mots comme « coucher de soleil » (sunset), « pont-levis » (drawbridge) ou « brosse à dents » (toothbrush) augmentent considérablement le nombre de mots en français. D’autre part, il est généralement admis que les anglophones ont tendance à être plus directs que nous, à moins broder. En français, les phrases sont plus longues, plus alambiquées. Dès lors, on peut se demander si la culture d’un peuple façonne sa langue, et/ou si c‘est la langue qui façonne la culture.
Selon les combinaisons, ce coefficient est très variable. À titre indicatif, lorsque je travaillais pour Lingua ESIT, nous établissions nos devis sur la base ci-après. Ces chiffres diffèrent légèrement de la définition de l’ATLF, mais ce n’est bien sûr pas une science exacte.

  • Anglais > français : 20%
  • Italien > français : 15%
  • Espagnol > français : 0% mais français > espagnol : 10%
  • Allemand > français : 30%

En quoi ces chiffres sont-ils intéressants pour la traduction ? Si en règle générale, les tarifs de la traduction s’entendent « au mot source », certains clients peuvent exiger un devis au mot cible. Le coefficient de foisonnement intervient ici pour estimer le nombre de mots que contiendra le texte traduit, qui permettra ainsi d’établir un devis. Dans le cas d’une traduction technique, pour avoir une idée du prix que le client devra payer, on multipliera le tarif au mot par l’estimation du nombre de mots cible.

Une autre solution, plus simple et plus transparente, consiste à simplement augmenter ses tarifs de l’équivalent du taux de foisonnement, soit de 10 à 20% en plus, pour un texte de l’anglais au français facturé au mot cible.

Quant à savoir si le taux de foisonnement évolue en fonction de la nature du texte, comme me le demandait TTT, mes arguments s’entrechoquent : d’une part, j’aurais tendance à penser que c’est effectivement le cas, puisqu’un langage technique est par définition un sous-ensemble d’une langue. Le lexique technique limite donc le foisonnement. Mais d’autre part, les arguments que j’ai donnés plus haut sont toujours valables.

Je suis curieux de connaître votre avis à ce sujet, n’hésitez pas à laisser vos commentaires !

3 réflexions au sujet de « Des mots à foison »

  1. TTT

    Pour ma part, il me sera difficile de donner un avis, ne travaillant pas dans le domaine de la traduction 😉

    En tous les cas merci pour ces précisions!

    Tu soulèves un point à mon sens très intéressant dans le passage:

    « Dès lors, on peut se demander si la culture d’un peuple façonne sa langue, et/ou si c‘est la langue qui façonne la culture »

    Cela m’a fait penser à l’extrait
    de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu de Bernard Werber ci-dessous.

    « QUESTION DE LANGUE :

    La langue que nous utilisons influe sur notre manière de penser. Par exemple, le français, en multipliant les synonymes et les mots à double sens, autorise des nuances très utiles en matière de diplomatie. Le japonais, où l’intonation d’un mot en détermine le sens, exige une attention permanente quant aux émotions de ceux qui s’expriment. Qu’il y ait, de surcroît, dans la langue nippone plusieurs niveaux de politesse contraint les interlocuteurs à situer d’emblée leur place dans la hiérarchie sociale.

    Une langue contient non seulement une forme d’éducation, de culture, mais aussi des éléments constitutifs d’une société : gestion des émotions, code de politesse. Dans une langue, la quantité de synonymes aux mots « aimer », « toi », « bonheur », « guerre », « ennemi », « devoir », « nature » est révélatrice des valeurs d’une nation.

    Aussi faut-il savoir qu’on ne pourra pas faire de révolution sans commencer par changer la langue et le vocabulaire anciens. Car ce sont eux qui préparent ou ne préparent les esprits à un changement de mentalité. »

    Bernard Werber n’étant pas linguiste, je sais pas bien quel degré de véracité prêter à cet extrait, cela dit sa réflexion est intrigante.

    On s’éloigne peut être un peu trop du domaine de la traduction et donc du but premier de ton blog; mais si quelqu’un avait un éventuel avis sur cette question du lien entre culture et langue, je suis preneur!

  2. Magali (ESIT)

    J’aime beaucoup le lapsus (un acte manqué « réussi », ne l’oublions pas) fait fort à propos!! « factures déterminants »… Tout à fait dans le sujet!

    Bravo pour ce blog! Je consulte régulièrement, ça me détend de mes relatifs déboires en tant que salariée d’agence de traduction!

  3. Laurent

    @TTT
    Avec une recherche (très) rapide sur Google, je tombe sur ce lien:
    http://www.celat.ulaval.ca/acef/252f.htm
    Et on doit trouver surement bien d’autres sites et ouvrages évoquant les liens entre langue et culture.

    @Magali
    Content que tu puisses te détendre un peu! Mais n’hésite pas à me parler de tes (més-)aventures professionnelles, ça peut me donner du grain à moudre pour alimenter le blog (je n’avais pas beaucoup de matière dans mon précédent travail…)

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